La Galerie Rachel Hardouin est heureuse de vous inviter
à l’exposition qu’elle consacre à
Robert JASO & Xavier DEVAUD
Palimpseste
peinture, dessin, photomulsion@, édition
exposition du mardi 30 juin mai 2027 au samedi 29 août
vernissage mardi 30 juin à partir de 17H30
concert du trio à cordes Trio Ingres à 20H00
Schubert, trio à cordes en si b majeur D471
Hindemith, trio à cordes op 34 2ème mouvement
Nicolas Bacri, trio à cordes op 155/2020 – première mondiale
La définition du palimpseste est un manuscrit sur parchemin d’auteurs anciens, que les copistes du Moyen-Âge ont effacé pour le recouvrir d’un second texte. Dans le cadre des travaux et recherches de Robert JASO et de Xavier DEVAUD, il s’agit au sens figuré de la création d’oeuvres dont l’état présent peut laisser supposer et apparaître des traces de versions antérieures. Il s’agit aussi des histoires personnelles et artistiques des deux artistes, de leur technique de transmission, de leur message intime et de leur sensibilité.

La conversation artistique entre les séries de Robert JASO créées avec la technique qu’il a mise au point PHOTOMULSION@ et les dernières peintures de Xavier DEVAUD est une opportunité de parler du palimpseste en évoquant le manque, la perte, la déchirure, les strates qui patinent notre existence.
Je vous invite à redécouvrir la démarche de Xavier DEVAUD publiée dans le site de la galerie, et à découvrir ci-dessous le parcours de Robert JASO à travers l’interview que j’ai produite pour la Revue Argument (édition juillet 2026).

Robert JASO est né en Tchécoslovaquie en 1964. Il vit en France depuis son enfance. Mannequin professionnel, il parcourt la scène de la mode et de la publicité à travers le monde. Puis, il s’installe à Paris en qualité de photographe de mode et de beauté. Ce métier lui ouvre des collaborations avec les designers, stylistes, coiffeurs et maquilleurs les plus renommés de ce secteur pour la cocréation de séries de photographies destinées aux prestigieux magazines de mode. Toujours en quête de concepts et d’innovations, Robert JASO mène plusieurs années de recherche sur son fond d’images et invente la photo émulsion. Aujourd’hui, Robert JASO est artiste plasticien à Paris.
Robert, votre art s’appuie sur la création d’images photographiques, à quel moment décidez-vous de vous intéresser à la photographie ?
J’ai commencé une carrière de modèle dans la publicité, la communication et la presse magazine. J’ai eu l’occasion de collaborer avec des photographes de renom, très talentueux à une époque où les outils argentiques et la lumière étaient encore assez complexes à maîtriser. Le photographe était entouré d’assistants, il dirigeait une équipe liée par une vision et une mission commune. Chaque image demandait un véritable savoir-faire technique, en plus du talent du photographe. C’était parfois fastidieux de tout mettre en œuvre et d’atteindre l’excellence. Naturellement, j’observais absolument tout ce qui se passait dans les studios où je travaillais, et aussi dans le cadre de prises de vues en extérieur. J’étais absolument fasciné par la création des concepts, la mise en œuvre des décors, l’alchimie des stylistes et des coiffeurs maquilleurs. Rien n’était improvisé.
Vous rejoignez la France avec vos parents, depuis la Tchécoslovaquie où vous êtes né en 1964, en raison de la crise politique majeure qui fait basculer politiquement et socialement le pays. Ce pays n’existe plus, quel impact cette situation a-t-elle sur vos créations et votre rapport à l’image ? Naître dans un pays qui n’existe plus m’apprend très tôt que rien n’est stable, que l’identité est fragile, que les humains sont interconnectés, et que la force est de rester agile, fluide et attentif au vivant en toute situation. Dans les séries que je crée en qualité de photographe, je recherche cet instant fugace qui capte et fixe un regard vif, une présence incarnée, c’est-à-dire entière et profondément humaine. Nous quittons le pays, je suis enfant, je ne connais pas encore l’histoire et la culture photographique de mon ancrage familial. C’est beaucoup plus tard que je découvre les errances de Josef Koudelka, une photographie tellement humaniste. Un voyage au cœur des destinées tragiques des hommes. L’exil est une vulnérabilité et une invitation à la poésie. Une distance philosophique avec le réel que traverse le pays. Le paradoxe de la force et de l’épreuve de l’impuissance.
Après une très belle carrière en qualité de photographe de mode et de beauté, vous entreprenez une recherche en innovation pour dépasser l’acte de photographier, racontez-nous. En effet, après plusieurs décennies de photographies de studio, où je joue à mettre en scène les modèles dans des histoires très élaborées et esthétiques pour l’exigeante presse magazine du secteur de la mode-beauté internationale, je décide de me tourner vers une photographie à la fois plus technique et plus créative encore, dans le sens, alchimiste et techniques mixtes. J’opère comme une introspection. Je prends du recul sur le « tout numérique » de l’évolution de notre métier de photographe pour me poser la question des fondamentaux : la reproduction par l’artisan. Je passe un temps fou à tester, jeter, regarder, aimer, détester, ne plus savoir, me taire, crier ma joie, bref, je recherche. C’est ainsi que je crée un procédé que je nomme la « photomulsion@ ».
Comment définissez-vous les images de la « photomulsion@ » ? Via ce procédé, je travaille sur ce qui reste quand tout commence à disparaître. C’est-à-dire que l’image devient un souvenir mouvant, susceptible de se modifier par le jeu du hasard. À la différence de ce que j’ai fait durant des années, : je ne veux pas raconter une histoire, je veux ressentir cette perte.La photographie n’est plus une preuve, un cahier des charges, elle devient une trace altérée. Ce qui m’intéresse, c’est précisément ce moment où l’image hésite entre présence et disparition. Mes séries « photomulsion@ » matérialisent ce doute.
Vous opérez un virage radical avec la pratique dans le cadre de votre carrière de photographe, n’est-ce–pas ? En effet, la photographie est souvent un art de la capture. « photomulsion@ » semble plus proche de la destruction et de la friction. Je choisis aujourd’hui de me mettre en danger pour proposer, me semble-t-il, une œuvre authentique. La photographie classique rassure, cependant, elle fige, elle confirme. Je suis à la recherche d’autre chose. Je désire confronter l’image et sa représentation, l’enrichir d’une fragilité transformatrice, en lui insufflant mouvement et fluidité. Perte, friction, dilution ne sont pas des effets, elles sont le terrain de jeu. J’aime montrer la vulnérabilité d’un sujet, sa fragilité, créant une expérience incontrôlable. L’image n’illustre plus, elle résiste. Et c’est là, dans ce risque, que quelque chose peut émerger… ou non.
Qu’avez-vous dû désapprendre pour aborder ce territoire plus instable de la matière et du hasard ? Le travail de photographe publicitaire m’a appris à tout contrôler, à viser la perfection et l’adhésion de mes clients. En effet, pour « photo émulsion », j’ai dû tout désapprendre. J’ai dû apprendre le lâcher–prise, et laisser le hasard s’installer. J’ai dû accepter l’erreur, accepter la perte de contrôle. Je pourrais dire que la perfection a été remplacée par le processus. Ce qui compte désormais, ce n’est plus l’image finale, mais son parcours à travers les différentes étapes du processus de création. Aujourd’hui, je laisse la matière agir autant que mon geste. Ceux qui me connaissent disent que je fais maintenant un travail « anti-Jaso ». Et ils ont raison.
En visitant votre atelier, je découvre les différentes étapes du processus de création. J’en déduis que le tirage n’est qu’une étape de l’œuvre finalement délivrée. Qu’essayez-vous de faire apparaître, de délivrer aux autres ? En effet, dans « photomulsion@ », le tirage n’est plus un aboutissement, mais un terrain de jeu et aussi un véritable champ de bataille. Je gratte, je dilue, je superpose, j’ajoute pour faire émerger quelque chose. Rien n’est garanti : une couche de trop et l’image peut disparaître. Le séchage des encres et la réaction du papier offrent aussi une part de hasard ! Ce n’est pas un portrait, c’est une tension. L’image ne se donne pas d’elle-même, elle se défend. Ce que je fais apparaître, c’est un état entre forme et disparition. Une figure ni tout à fait présente ni tout à fait absente. Tout cela démontre un équilibre fragile.
Qu’entendez-vous par une « présence inachevée » ? Est-ce une posture esthétique ou une réponse existentielle face à votre histoire et à l’identité contemporaine ? Chaque jour, ce qui me motive particulièrement, c’est de rejoindre l’atelier. Je me mets sur une image, un sujet et je le contorsionne entièrement. Je désire savoir si je vais en tirer le maximum d’un point de vue esthétique, au–delà du facteur chance et de la créativité nécessaire. Sans cette immersion optimale dans le sujet, je reste insatisfait. L’action me semble incomplète. La « présence inachevée » découle de cela. J’aime les images qui ne sont pas figées, imparfaites.
Sur le plan existentiel, oui, cela correspond à mon histoire d’enfant exilé; il manque une part de… et cela correspond aussi à notre mode de vie actuel où l’environnement est très instable et fragmenté. Comme je vous le précisais, nous ne sommes jamais pleinement définis. Mes images « photomulsion@ » ne sont pas définies non plus. Elles restent en suspens, et offrent une large part de poésie et d’interprétation personnelle. Je délivre et le spectateur s’approprie.
Je vous observe au sein de votre atelier : vous grattez, vous superposez, vous prenez trois mètres de recul, c’est physique ! Votre démarche artistique est-elle proche de celle du plasticien qui s’approprie des techniques et des savoir-faire, et les mixe entre eux ? En effet, le geste est central dans ma démarche. Je relie et superpose la photographie, la gravure, la peinture… À l’ère du tout numérique, il me semble nécessaire de revenir à un processus artisanal, à la lenteur, et d’expérimenter l’erreur. Le processus artisanal est un manifeste. C’est presque un acte politique. Aujourd’hui, le métier de photographe se dilue dans l’automatisation, la reproduction à l’infini, l’assistance et les directions suggérées par l’intelligence artificielle. Dans « photo émulsion », je reviens à la valeur de la main de l’homme, du geste, de l’impact du corps sur le papier ; chaque action est irréversible. Si j’échoue, et bien j’échoue. Et cela change tout.
L’erreur – ou plus précisément l’accident – devient une forme d’écriture. J’invite la lenteur dans le processus, je l’associe au geste et à la matière : c’est ma façon de réintégrer le corps dans l’image, de résister à la disparition du métier de photographe, en me reconnectant à ses origines et finalement aux travaux que le chercheur–ingénieur Niepce partageait avec son frère.
Vous commencez par des séries de beauté ; le corps est à la fois sublimé et mis à l’épreuve, une tension se crée. En effet, mes portraits sont toujours empreints de retenue et de silence. J’aime cette réserve. Dans « photo émulsion », j’efface l’humanité pour ne conserver qu’une présence plus troublée. Finalement, on ne sait plus qui l’on regarde, et cela importe peu. Le sujet devient objet. Ce qui compte, c’est ce qui demeure. J’aime que l’image ne séduise plus immédiatement. Alors le silence se pose. La retenue devient perceptible. La tension s’installe. Je ne recherche pas l’esthétisme qui séduit consensuellement. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est observer certains spectateurs rester plusieurs minutes devant une œuvre sans particulièrement percevoir quelque chose, puis soudain, ils ont une révélation ! J’aime qu’il faille produire un effort pour découvrir l’image et son sens.
Vous présentez ce que vous nommez la « photomulsion@ » depuis quatre années ; en 2024, la Biennale de Florence reconnait ce travail comme une photographie. Comment la qualifiez-vous aujourd’hui ?
Je ne l’appelle plus photographie. Je la nomme « photomulsion@ », c’est à la fois une image issue de la photographie certes, mais aussi une trace, une gravure, un objet singulier à part entière. J’essaie de saisir la dualité de ce qui apparaît et de ce qui disparaît. L’image s’intègre à la matière, elle conserve les marques de mes gestes. Elle ne représente plus, elle montre son parcours à travers un processus d’actions plurielles. Le spectateur ne sait plus s’il regarde une image ou un vestige. Il y a un clin d’œil à la technique dite a fresco, où plusieurs couches se superposent, disparaissent, apparaissent et donnent naissance à une figure.

Par exemple, à propos du portrait de David Lynch : l’univers du réalisateur accepte la perte de repères, la violence sourde, l’image comme une surface instable composée de flash back, de distorsions, de mondes imaginaires, de mythes. Je partage son goût pour les images qui ne rassurent pas, pour l’étrange. Lorsque je travaille à partir de portraits, je ne cherche pas à leur rendre hommage, je les mets en difficulté. Je les expose à la matière, à la perte, à l’effacement. L’image cesse alors d’expliquer et commence à résister. Ce n’est plus un visage, c’est une surface instable, presque floue.
Autre exemple : pour le portrait de Jane Goodall, qui nous a enseigné l’humilité en démontrant la capacité des chimpanzés Pan troglodytes de manipuler des objets, j’ai souhaité mettre en avant nos origines communes avec ces primates. Les recherches de cette femme unique nous ont tellement appris sur nos points communs et sur l’absurdité de désirer dominer les animaux. La figure du chimpanzé porte un costume d’homme pour créer le trouble et brouiller les repères. La figure de Jane Goodall, quant à elle, en fait une icône moderne sans âge, un destin hors normes au cœur du vivant de la nature vierge. Pour apprécier et juger, je recule souvent de trois mètres ; de près, je ne vois rien. Alors, je dois décider si j’ajoute encore une couche ou si je dois m’arrêter. Il n’y a pas de message, juste de la tension – une image qui se maintient ou pas… une image qui pourrait disparaître, et qui parfois s’efface effectivement si on ne la regarde pas sous le bon angle.
Aujourd’hui, je suis grisé par cette recherche qui ouvre sur tant d’émerveillements techniques et artistiques.
+info
Découvrez le positionnement du 15 curiosity + experiences
Entretiens sur rendez-vous, visuels, sur demande, auprès de Rachel Hardouin +33 6 60 22 50 14 contact@15martel.com
15 curiosity + experiences vous accueille du mercredi au samedi de 14H à 20H ET sur rendez-vous au +33 6 60 22 50 14.
15 curiosity + experiences est une galerie en étage.
Galerie Rachel Hardouin
15, rue Martel 75010 – 4e étage en entrant à gauche – interphone : «15martelrachel» du mercredi au samedi de 14H à 20H